Valigny dans la Grande Guerre au Tourlourou buvette patriotique

Dernière mise à jour le 14 mai 2018 par Francis Leblanc

L'ALCOOL TUE !

Valigny dans la Grande Guerre au Tourlourou buvette patriotique

Valigny pendant la Grande Guerre - La Madelon
Valigny dans la Grande Guerre au Tourlourou buvette patriotique - Qu'est-ce qui tue ? Est-ce la balle, est-ce l'obus, les gaz, la baïonnette ? Non, c'est l'alcool.
Valigny pendant la Grande Guerre - Madelon GF
Valigny pendant la Grande Guerre - Madelon PF

L‘ALCOOL TUE !

Qu’est-ce qui tue ? Est-ce la balle, est-ce l’obus, les gaz, la baïonnette ? Non, c’est l’alcool…

Après un égorgement de cinquante-deux mois, qui a coûté au pays un million et demi de tués, et des plus sains, des vieillards vertueux découvrent que la population tend à décroître, que la natalité diminue et que pour sauver la France, il ne faut plus boire que de la tisane…

Ces moralistes qui, devant un million et demi de croix de bois, osent parler de « l’alcool meurtrier » me font l’effet d’un philosophe qui conseillerait à son disciple écrasé par un autobus d’éviter les mauvaises fréquentations ! Il n’y a que des vieillards pour manquer de tact à ce point-là.

Je me souviens que, dans un dépôt de convalescents de l’Ain, où j’attendais ma « perme » au sortir de l’hôpital, on pouvait admirer, tout le long des couloirs, des pancartes édifiantes, destinées à amender les combattants rescapés. On y lisait des âneries militaires comme : « La balle est folle, la baïonnette est juste », ou encore « Dès que le combat commence, ne pense qu’à la charge », apophtegmes meurtriers qui auraient dû conduire leur auteur au conseil de guerre.

Une inscription surtout m’avait séduit : « L’alcool tue aussi sûrement qu’une balle ».

Il est certain que le vieux plaisantin qui avait trouvé cette sottise n’avait jamais eu l’occasion de comparer les deux risques. Méchamment, je traînais des camarades – tous éclopés, bras en écharpe, tirant la patte, béquillant – devant la pancarte moralisatrice, et je pouvais étudier à loisirs les ravages de la fureur sur un visage humain. Ils écumaient, et si leurs yeux ne roulaient pas, c’est qu’ils étaient bien accrochés.

Comment avoir l’audace de nous dire : « Méfiez-vous de l’alcool » quand, pendant des années, on nous a fait boire à pleins quarts !

Au front, l’alcool avait toutes les vertus. La gnole réchauffait quand on avait froid, soutenait quand on avait faim, réveillait quand on était las ; cela remplaçait le pain, la viande, le charbon, le repos… Et maintenant, le même breuvage devient un poison violent, un bouillon à l’arsenic ?

Mais alors, nos chefs en voulaient à notre vie, quand ils nous en faisaient donner un bidon par escouade ? Mais Joffre voulait nous tuer tous, quand il recommandait que l’eau-de-vie fût régulièrement distribuée ? Mais alors, les députés étaient criminels, quand ils faisaient augmenter notre ration ?

Pourquoi les anti-alcoolistes n’ont-ils pas protesté à ce moment-là, quand nous servions, dans la boue des tranchées, infortunés cobayes, à ces effroyables expériences ? De deux choses l’une : ou l’état-major a essayé de nous empoisonner tous pendant la guerre, et des sanctions s’imposent, ou les vieillards vertueux se f… de nous et nous les engageons à changer d’air.

Depuis 1914, un million et demi de jeunes hommes sont morts, et nous pouvons assurer à Messieurs les tempérants que ça n’est pas de la cirrhose du foie.

ROLAND DORGELÈS

Le Canard Enchaîné, 9 avril 1919